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 Le Visiteur

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Saad
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MessageSujet: Le Visiteur   Jeu 9 Mar - 22:53

Les ombres s'étendent sur la ville endormie, vaillamment combattues par les ambrées lumières des lampadaires, sentinelles de la nuit, éternels ennemis des insondables ténèbres, dont l'émissaire marche, seul, dans la rue désertée.

Le long manteau ondule jusqu'aux hautes bottes, la silhouette de cuir noir avance comme une pure abstraction : une absence de lumière, de relief, d'humanité dans la démarche mécanique et imperturbable.
Tête baissée sous la capuche rabattue, les puissantes mains enfoncées dans les larges poches, la forme progresse, son vigilant regard décortiquant chaque recoin de l'avenue accueillant ses pas sur ses froids pavés.

Le ciel refuse l'escapade du noctambule, les nuages craquent, déversent leur fiel en traits d'eau s'écrasant sur l'ardoise des tuiles, la pierre de la rue, le cuir du voyageur. Ce dernier n'y prête même pas attention. Après tout, quoi de plus de naturel qu'une pluie diluvienne pour qui est né dans les tréfonds de l'océan.

Il s'arrête, pivote sur ses talons, décortique la façade du bâtiment se dressant devant lui...
Une librairie ordinaire pour qui ne la connaît pas. Ordinaire, oui : l'emblème peint sur le panneau surplombant la porte semble tout à fait habituel : un livre ouvert, et une bourse pleine à craquer, simple et direct. L'endroit ne semble pas avoir de nom.
C'est une simple échoppe où, en place de nourriture ou d'outils, on vend des livres, un peu de connaissance pour qui peut se la payer, autant en temps qu'en argent.
Mais il n'est pas venu pour un livre de cuisine, ou un manuel d'histoire.
Il y a bien plus que ce qui ne sache sous la surface... Il est bien placé pour le savoir. Les fenêtres semblent illuminées par la lueur d'une lanterne. Le tenancier est encore éveillé, tant mieux pour lui.

Le visiteur approche... Sa poigne grossière, rugueuse, se referme sur la poignée de métal.
La porte s'ouvre, découvrant l'intérieur de l'échoppe : de nombreuses étagères, craquant sous le poids du papier, du cuir et des reliures, des milliers, des millions de pages, les couvertures poussiéreuses, salies par le temps, s'alignant en ordre serré sur le bois mité, presque pourri.
Qui laisserait une bibliothèque dans un tel état ? Les livres ont besoin de soin, n'importe qui le sait.
Une faible odeur de moisissure s'élève dans l'air, un relent de savoir décrépi auquel se mêle le fumet du salpêtre, et la senteur âcre des planches attaquées par le temps et l'humidité.

Derrière le comptoir muni d'une crasseuse vitrine, derrière laquelle s'entassent encore plus de tomes, d'ouvrages, de grimoires... Le tenancier.
Un vieil homme rabougri, dégarni, des culs de bouteille assis sur son nez croûté grossissant ses yeux de petit rongeur étonné, lui donnant un air de gerbille savante... La fourrure en moins.
Ses quelques poils s'hérissent de peur sous son épaisse robe de chambre. Qui est cet homme ?

« Bonsoir... Monsieur. » Dit-il d'une voix faible, comme étranglée.

La porte se referme.
Les bottes avancent dans un claquement grave, l'eau laissant d'épaisses traces sur le sol poussiéreux, le manteau ruisselant apportant dans l'échoppe la colère du ciel tuldenien.
Chaque pas alourdit l'air, brisant le silence d'un sourd éclat, pour le renforcer de plus belle lorsqu'il retombe enfin.
Le sang du vieil homme se glace, la silhouette approche, terrifiante, sa lenteur lui laissant tout le temps d'apprécier sa stature herculéenne. L'homme, s'il en est un, doit bien le dépasser de plusieurs têtes... Ou peut-être la terreur distord-elle les dimensions, fausse la perspective, comme le peintre du mal grossirait la taille du diable face à un homme plongé en enfer.
Tout semble si petit, si fragile à côté de cet être. Celui-ci s'arrête devant le comptoir... Quelque chose bouge sous la capuche, se tortille dans l'ombre.
« Bonsoir. » Lui répondent les milliers de gorges d'une légion de monstrueuses créatures, d'une voix rocailleuse, dure comme le fer, rugueuse comme le granit, plus profonde que les abyssales fosses dans lesquelles échouent les navires chavirant.

Quelque chose se tortille, comme des vers émergeant d'un visage décomposé, quelque chose bouge, s'étire et se racornit comme les bras d'une sinistre pieuvre.
L'être pose les mains sur le comptoir... Une poigne armurée, carapacée d'épaisse chitine, une « peau » de crabe hérissée de minuscules pointes.
La poigne se saisit de la capuche, la rabat en arrière, découvrant une face de pur cauchemar : une peau lisse, à l'aspect visqueux, d'un vert-bleu putréfié, un visage purement abyssal où se tortillent, comme une épaisse barbe de chair, des tentacules semblables à celles d'une seiche, surplombées de deux puits d'horreur : deux étroits yeux jaunes, à la pupille noire comme les ténèbres, le fixant d'un regard glacial, inhumain, et où ne se devine ni pitié, ni remords. S'ouvrant et se refermant comme les valves putrides d'un enfer de chair, deux creux trônant de chaque côté de cette vision d'horreur, expulsant un air vicié par les poumons de cette créature, respirant dans un souffle rauque, emplissant la pièce, faisant taire tout autre bruit, même la fureur de la pluie.

Tétanisé, incapable de parler, d'agir, le vieillard se contente de le regarder, ses yeux enfoncés danses les siens, des sueurs glaciales coulant le long de sa nuque, de son cou, de son front, son ventre se tordant sous l'effet de la peur, sa respiration frémissant, tremblant comme ses membres, ses doigts, ses nerfs se crispant, son cœur battant la chamade... Maintenant il la connaît, lui qui ne l'avait jamais vraiment expérimentée, maintenant il la ressent : la peur.
La plus pure, la plus indicible, la plus saisissante des terreurs.
Et comment ne pas être terrifié face à un tel spectacle... Même les pires cauchemars ne sauraient égaler en horreur ce que perçoivent ses sens éveillés. L'odeur de l'iode se mêle à celle de la pourriture, un fumet écoeurant de poisson en décomposition s'ajoute à la senteur déplaisante de la librairie en décrépitude, infiltrant l'esprit du vieil homme, empoisonnant ses pensées, refermant le terrible étau, la poigne de la peur.

« Vous... Vous n'êtes pas un corbeau. » Souffle le vieillard.
« Non. » Lui répond la chose.
« Alors qu'est-ce que vous me voulez ? » S'étrangle t-il avec un lent mouvement de recul, enfonçant sa tête dans les épaules.
« A vous, rien. Je veux votre Elzévir. »
« Mon ? » Répète le vieil homme.
« Le Troisième Elzévir de Marthud. Immédiatement. » Gronde sourdement la bête.
« Mais de quoi parlez- »
Des échardes de bois pourrissant fusent autour du poing carapacé frappant le comptoir, ouvrant une large fissure dans le bar en décrépitude, le craquement des planches sonnant comme celui des os que l'on brise.
« Ne me faites pas perdre mon temps, vieillard. Si vous ne me le donnez pas, je le prendrai sur votre cadavre. » Poursuit l'étranger d'une voix grinçante.
« Pour ça, monstre, il faudra déjà parvenir à me tuer. » Grogne le vieillard, un éclat de rage dans le regard, tendant la main vers une trépied où repose un lourd grimoire... « On ne se débarrasse pas facilement d'un homme de ma trempe. » … Qui décolle de son support, s'ouvrant brutalement en fusant dans la main du libraire, dont les yeux s'assombrissent, une lune de haine éclipsant la fragilité de son corps.

« Azhral'Zevan ! » Crache t-il comme un serpent, dans un accent de maléfice, une langue interdite, violente et barbare, sonnant comme un sortilège.
Pendant une courte seconde, le vieillard sourit, ses dents pourries découvertes par un rictus sadique, satisfait...

L'air se glace, l'univers se tait et se distord. Oui, se distord. Car autour d'eux s'éteignent les lumières, les chandelles soufflées par le soupir des générations perdues. Un léger picotement naît dans le bout de ses doigts... Se répand dans son sang, s'intensifie, comme si une légion de fourmis enragées mordait ses veines, répandant leur venin partout dans son corps, tandis que ses muscles se crispent, se comprise.
« Vos petits tours de passe-passe doivent terrifier le bétail écervelé qui vous sert de contemporains, mais j'ai vu des choses que vous ne pourriez imaginer, j'ai tué des hommes infiniment plus puissants que vous. Vous n'avez aucune chance. » Grogne la promesse d'une mort lente et douloureuse, appuyée par les échos gutturaux de la sombre expérience, de l'érudition sacrilège... De la science du mal.
Une puissante crampe saisit son avant-bras, ses nerfs se tendent violemment, cambrant ses doigts sur la reliure de cuir, un éclair de douleur remontant le long de ses nerfs, frappant son cerveau et répandant la souffrance dans tout son être, faisant frémir sa colonne vertébrale qui crisse grince, ses os comme s'effritant les uns contre les autres, faisant monter dans sa gorge un cri de douleur mêlée de surprise et de terreur... Un cri que le monde à la merci des maléfices fait taire. Aucun son ne sort.
Personne ne l'entendra hurler.
La violente et glacée poigne de l'étranger se referme sur sa gorge, comprimant sa trachée, ramenant la terreur dans ses yeux, dans son corps, dans son âme... Le livre tombe à terre, le vieil homme retourne à son impuissance.
« Vous semblez assez stupide pour croire qu'un simple truand viendrait vous demander un Elzévir... Je ne suis pas une brute écervelée. Je suis une brute aux pouvoirs qui dépassent votre entendement. » Grondent les ténèbres dont les tentacules se tordent de colère, les flammèches de l'ombre enfonçant leur regard dans le sien, traversant son âme.
« Ne me tuez pas, par pitié. » Supplie le vieillard d'une voix étranglée.
Quel être pathétique... Il ne mérite même pas le traitement qu'il réserve d'habitude à ses ennemis.
« Un sorcier ne survit pas longtemps à Tuldun. Rendez-vous service : Donnez moi l'Elzévir. Si les Corbeaux vous trouvent avec un ouvrage occulte, que feront-ils, à votre avis ? »
« L'Elzévir est à moi. » Objecte t-il d'une voix tremblotante, les yeux brouillés par les larmes.
« Il faut savoir partager, vieil homme. » Grince t-il d'une voix presque sardonique. « Quand tu as bu dans le bol, passe-le à ton voisin... » En resserrant sa prise sur la gorge du vieillard. « Ou celui-ci pourrait bien te faire avaler tes dents à coups de poings. »
« D'accord... » Concède t-il, plus pour retrouver son souffle que par élan de générosité désintéressé.

Les chandelles se rallument, la souffrance quitte son corps, les picotements leur emboîte le pas, et la poigne de chitine desserre son emprise sur sa gorge.
« Suivez-moi. » Soupire le vieillard d'une voix rauque, massant son cou encore douloureux.
Emboîtant le pas du libraire, l'étranger traverse l'échoppe, et, montant de courts escaliers au bois grinçant sous ses pas, pénètre dans la chambre du vieillard.
L'odeur de salpêtre se renforce, la poussière intoxique l'endroit, recouvrant lit, étagères, armoire et sol de planches craquelées... La main dans le manteau, le regard braqué sur le vieil homme, l'abyssal visiteur se tient dans l'encadrement de la porte, l'obscurité transformant sa silhouette en un mirage de purs ténèbres, muant sa présence en une sensation d'omniprésente tyrannie, l'impression persistante d'être constamment épié, et ce dans ses moindres gestes... Un regard englobant la totalité de l'âme, de l'esprit, de l'être.
Soulevant difficilement le matelas de son lit, le vieillard extirpe, non sans mal, un épais tome à la reliure de cuir noir, parcourus de lettres dorées... Voici l'Elzévir.
Sans un mot, il l'apporte à son funeste invité, qui le saisit, le cache sous son manteau et repart sous le regard haineux du sorcier amateur, dépossédé de son bien le plus précieux, rabattant sa capuche sur son visage de cauchemar.

La silhouette s'éloigne, repart comme elle est venue, sans un bruit et sans une émotion, si ce n'est la soif inextinguible de pouvoir et de savoir. Le troisième tome est à lui, mais même tous les livres du monde ne sauront satisfaire son désir, sa faim dévorante affamant son âme gorgée de science et de puissance, réclamant toujours plus de connaissances.
La pluie diluvienne le frappe comme une punition divine, mais il n'y prête pas attention. Que les dieux tempêtent, écument de rage et crachent sur sa silhouette, il les ignore. Et s'ils se mettent en travers de son chemin, il les écrasera, comme il écrase tout être s'y aventurant.
Au mépris des hommes et des dieux, de leurs lois, il amasse ce que les sages et les pieux interdisent , il gratte et creuse dans le souvenir des âges, extirpant de leurs corps leurs secrets les plus sombres.
Le visiteur des tréfonds avance dans les ténèbres desquels il a un jour émergé, il s'enfonce dans les ombres d'où il tire sa puissance. Loin de la lumière des hommes et du jour il trouve son royaume dans l'obscurité de la nuit et de ceux qui l'adorent.
Un sorcier, un ensorceleur, un maléficieur, un occultiste, quelque soit le nom qu'on lui donne, l'étiquette que les hommes incapables de le comprendre lui attachent, il est ce qu'il est : Un Moloch'Koï. Un homme des abysses.

Et le mal se plie à ses ordres.

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MessageSujet: Re: Le Visiteur   Ven 10 Mar - 19:29

Bonjour !
Je kiff vraiment ce que tu poste Saad, même si je repond pas souvent je les lis toujours ces types de postes.
Continue à en mettre !

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MessageSujet: Re: Le Visiteur   Sam 11 Mar - 9:55

J'ai pas autant réussi à accrocher à l'ambiance que d'habitude (ça vient peut-être de moi), mais ça m'empeche pas de trouver ça très bien écrit. Beau boulot, comme d'habitude!

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MessageSujet: Re: Le Visiteur   Mar 14 Mar - 13:57

L'épais brouillard se pose sur la ville, la recouvrant d'une nappe de glaciale vapeur. La maudite nuit s'est à nouveau étendue sur la cité, et les lampadaires n'y feront rien, cette fois-ci : étouffés par la brume, ils sont impuissants, et les ténèbres rôdent.
Leur émissaire s'extirpe de l'ombre. Un autre visiteur, une autre obscure silhouette avançant dans la funeste promesse de la blafarde lune.
Le pas millimétré, assuré, fait progresser la forme comme un inquiétant pantin, soulevé au-dessus du sol. Il ne semble pas marcher... Il avance.

Le vieillard jette un regard par-dessus son épaule, replaçant ses binocles.
Ses os gelés par la brume se cristallisent, son sang déjà froid se glace... S'enfonçant dans son esprit pétrifié, des stalagmites d'une peur, bleue comme l'eau frigorifiée ceinturant les sérac du nord, et que le septentrion semble avoir soufflé sur la ville en cette sombre nuit.
La peur qu'il avait ressenti la veille le saisit à nouveau. L'étranger serait-il de retour ?

Sa conscience lui hurle de se retourner, d'implorer son pardon, sa pitié... La mécanique de sa logique grippée par le froid ne fonctionne plus, sa rationalité comme endormie, en stase.
Une peur cryogénique s'empare de son corps et de sa tête.
Non, ce n'est pas lui. Il a eu ce qu'il désirait. Et pourtant, cette démarche lui est si familière. Mais où l'a t-il vue ?
La forme flottante approche, dessine la silhouette grinçante d'une moire venue trancher le fil de sa vie.
D'où vient-il ? Sa vie défile dans sa mémoire, devant ses yeux embués par la terreur. Ses dents grincent, claquent. Ce n'est pas le froid qui anime ses mâchoires, mais bien la frayeur qui s'infiltre dans son cœur.
Le brouillard frigorifiant le gèle d'effroi.

Soudain, un éclair de lucidité traverse les cieux de sa pensée : il a trouvé, et ce qu'il a découvert dans les tréfonds de son âme obscurcissent davantage le noir de cette nuit déjà sidérale.
Il s'arrête, se retourne. Inutile de le fuir... Inutile de les fuir : La silhouette se dédouble, se triple, se décuple... Une troupe entière marche derrière lui, avance en découpant leur ténébreuse stature dans le brouillard. Toute une escouade est à ses trousses.
Un rire étouffé, sanglotant, secoue sa carcasse gelée : le voilà condamné.

Les ombres avancent et s'approchent, son âme frémit et son cœur se serre. Quelle idée d'avoir versé dans cette science, quand ce sont eux qui l'interdisent, quelle folie de se les mettre à dos... Il a choisi les arts obscurs ? Il est maintenant sur leur liste noire.
Bras ballants et souffle chevrotant, jambes flageolantes et mains tremblotantes, il regrette son imprudence et attend sa sentence.
Les statures se précise, il aperçoit les chapeaux et les manteaux, leur démarche les muant en être feints, comme mus par des ressorts : de meurtriers automates.
S'il ne meure pas ce soir, il sera brûlé demain. Ou pendu, selon l'humeur du jury... Leurs larges galures coiffent leurs têtes bandées d'épaisses écharpes.
Il aperçoit de longs bâtons... Des canons, des fusils. Certains déploient leurs statures, ouvrant leurs manteaux pour en extirper des pistolets.
Tous s'arrêtent... Mais la silhouette en tête poursuit sa marche.
Tétanisé, le pauvre homme ne bouge plus, et, pendant un instant, en oublie même de respirer.

Ce n'est que lorsqu'il découvre le visage et le regard de son poursuivant que la peur, déchirant son diaphragme, ouvre son antique bouche dans une inspiration terrifiée.
Il semble si jeune, et pourtant d'épaisses balafres parcourent déjà son visage, raturent son regard, le vestige d'une profonde griffure ornant son œil maintenant blanc comme la lune opaline et impitoyable, contemplant la scène sans mot dire, le second tranchant radicalement avec sa teinte astrale, un noir de jais semblable au ciel nocturne, le toisant d'un sombre semblable au toit du monde.
Cieux et yeux le toisent et l'écrasent.
Les mèches d'onyx s'extirpant de sa galure, aux larges bords et au hauts plat, rejetées sur les côtés dans une coiffure sobre et peu élégante, donnent à sa tête voilée d'un foulard ébène des airs de corbeau rapace, encore renforcé par son long nez, effilé comme un bec.
Son souffle s'accélère, sa poitrine se gonfle et se dégonfle à un rythme irrégulier, terrifié, ses yeux cherchent une échappatoire, mais où que bougent ses iris, il ne voit qu'une chose : les silhouettes, les hommes armés, à portée de tir. Il voudrait crier une incantation occulte, les mettre tous à terre, les faire hurler de douleur et de terreur, pour s'enfuir dans l'insondable nuit, dans un rire démoniaque... Mais il ne peut rien. Sa puissance déjà misérable est réduite à néant par sa frayeur.
« Anton Skripplard. » Entonne la voix de la fanatique justice, où l'aigu se mêle à de courts éclats d'une gravité digne d'un orc, une voix inconstante, comme blessée, convalescente. « La branche de la Poudrière du tribunal des Chasseurs de Sorcière de Tuldun vous a reconnu coupable, le 12 Triverein, d'association de malfaiteurs, de messe noire, de maléfice, de troubles à l'ordre public et à la paix civile, d'hérésie, de corruption, et de trafic d'objets et tomes impies. »

De petits gémissements s'échappent de la bouche édentée du vieil homme, ses culs de bouteille recouverts de buée tremblent sur son petit nez frissonnant... Sa bouche se décompose dans un rictus désespérée, ses yeux cherchent la pitié dans le regard du Corbeau... Mais il ne trouve rien, si ce n'est la profonde haine et le dégoût qu'il lui inspire, tapie derrière un mur de protocole et de grandes phrases n'ayant de sens que pour ceux qui les instaurées.

« Par les pouvoirs conférés à l'ordre des Chasseurs de Sorcières par le gouvernement fédéral de Tuldun, selon l'ordre 757, et conformément aux directives données par le Juge de la Cour Suprême du Haut Tribunal, je vous condamne à l'exécution immédiate. » Déclame l'homme d'une voix froide comme la brume.
Ses paupières se soulèvent, ses yeux s'écarquillent... Un corbeau croasse dans la nuit, étend ses ailes ses ailes de jais au-dessus du pont, uniquement surplombé par la voûte sur laquelle se confondent son ramage de faucheuse.
« Peloton, en joue ! » Ordonne t-il.
Dans un bruissement de cuir et de métal se meuvent les silhouettes indistinctes, les canons se soulèvent, les têtes se collent aux fusils.
« Je vous en prie... » Bruisse le petit vieillard d'une voix de souris, à peine perceptible.
« Où est parti ton associé, vieille raclure ? »
« Mon... Qui ? »
« L'homme qui est venu hier soir. Où est-il ? »
« J'en sais rien, monsieur, je ne le connaissais pas, il m'a volé... »
« Selon l'alinéa 5 de l'ordre 757 relatif aux pouvoirs d'un maître chasseur et de ses fonctions, un officier supérieur au grade de Sergent peut annuler la sentence proclamée par un tribunal... Et le remplacer par une peine indéterminée dans les geôles de haute sécurité du donjon le plus proche, pour y subir un interrogatoire. Réponds-moi et tu mourras vite. »
Fondant en larmes, le vieillard suppliant appose ses mains, comme priant l'autorité supérieure l'ayant condamné à mort. Dieu ne fait pas loi dans ces contrées... C'est le rôle des chasseurs.
« Par pitié, je ne vous mens pas ! Je ne sais rien de ce monstre ! Ce n'était même pas un homme ! »
« Alors qu'est-ce que c'était, troufion ? Un lutin ? »
« Non ! Il avait une tête... Comme celle d'une pieuvre, et des mains comme des pinces de crabe, mais avec des doigts. Une sorte de... De créature qui serait sortie de la mer. Il avait cette odeur  d'iode, et de poisson pourri, et deux yeux jaunes... Ne m'envoyez pas au cachot, je vous en supplie. »
« Qu'est-ce qu'il t'as pris ? »
« Le troisième tome des Elzévirs de Marthud... » Souffle t-il, yeux fermés dans une expression comme douloureuse.
Le corbeau se tait, posé sur un proche lampadaire. Les silhouettes se figent. Le regard du chasseur s'écarquille et se glace, soufflant un juron estomaqué.
« Peloton, feu ! » Tonne le chasseur.
Le terrifiant tonnerre s'extirpe des canons, ses éclairs foudroyant l'homme, une série de détonations déchire l'air et se répercutant dans la ville tel un unique avertissement : les corbeaux veillent, nul n'est innocent.
Chaque Tuldenien vit dans le sursis, dans l'attente de la preuve de ses méfaits... Qui n'aide pas l'ordre est sur sa liste, dans le couloir de la mort.

Le corps s'effondre sur le pont, mort sur le coup, perforé, truffé de plomb.
« Tiernan, retourne au poste, informe-les...
« Qu'est-ce que je leur dis, chef ? »
« Qu'on va avoir besoin d'un Corbeau : On a un disciple de Marthud sur les bras. »

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MessageSujet: Re: Le Visiteur   Lun 20 Mar - 21:32

Vraiment très sympa! Ca change de l'ambiance des Vagabonds. L'influence Lovercraft est évidente et assumée, mais comme j'ai jamais rien lu de lui je saurais pas dire jusqu'où, et je présume qu'il reste une grosse partie de contenu original
Un petit truc de rythme cependant: quand le troufion lance son sort dans la première partie, faudrait expliciter un peu plus que c'est un pétard mouillé. J'ai pas tout de suite capté que les effets décrits dans le paragraphe suivant n'étaient pas de son fait.
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MessageSujet: Re: Le Visiteur   Lun 20 Mar - 21:58

A vrai dire j'ai jamais rien lu de Lovecraft non plus, haha ! J'ai vraiment une culture littéraire extrêmement limitée.
En tous cas je suis très heureux que ça te plaise, et je vais p't'être bosser sur la suite, du coup ! Surtout que je réfléchis en ce moment au lore des Moloch'Koïs, et que je ne veux pas en faire des entrées de lore puisque j'aimerais que le lecteur sois surpris par celui-ci, plutôt que de découvrir ça comme un autre aspect du background parmi tant d'autres.
Cela dit, si tu veux vraiment du contenu non original sur cette nouvelle: L'ordre des Chasseurs de Tuldun.
C'est un mélange entre les chasseurs de Bloodborne et les chasseurs de sorcières de Warhammer. Je me suis pas foulé sur ceux-là, mais j'aime tellement le style des deux ordres que je ne pouvais pas ne pas l'introduire quelque part dans Autyre.

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